Le viol des femmes allemandes en 1944‑1945 : Un tabou transgressé dans les journaux intimes et les romans ?

Lors de sa première édition en 1959, le journal intime anonyme Eine Frau in Berlin, écrit par une journaliste berlinoise entre avril et mai 1945 qui fait état des viols massifs perpétrés par les soldats russes à Berlin et des stratégies mises en place par les femmes pour les éviter, suscita la désap...

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Bibliographische Detailangaben
Veröffentlicht in:URI:https://journals.openedition.org/temoigner,
1. Verfasser: Camarade, Hélène
Format: Article ou chapitre numérique
Sprache:Français
Veröffentlicht: Témoigner. Entre histoire et mémoire 2025
Online Zugang:Accès Université d'Orléans et IFPM
Accès Université d'Orléans et IFPM
Beschreibung
Zusammenfassung:Lors de sa première édition en 1959, le journal intime anonyme Eine Frau in Berlin, écrit par une journaliste berlinoise entre avril et mai 1945 qui fait état des viols massifs perpétrés par les soldats russes à Berlin et des stratégies mises en place par les femmes pour les éviter, suscita la désapprobation des critiques. Sa réédition en 2003 fut saluée par la presse et l’ouvrage, autrefois tant décrié, devint un véritable succès de librairie, aussitôt traduit dans d’autres langues. L’argument avancé pour expliquer ce succès fut alors que le tabou des viols des femmes allemandes était désormais tombé. C’est également la transgression d’un tabou qui fut invoqué en 2008 par le réalisateur Max Färberböck afin de justifier l’intérêt d’une adaptation cinématographique. Notre communication a pour but d’étudier l’existence et la nature de ce prétendu tabou depuis 1945 et d’envisager son éventuelle transgression dans la littérature est-allemande et ouest-allemande avant 1990, puis dans la littérature contemporaine. En ce qui concerne la RDA, on peut parler d’un véritable non-dit collectif imposé par les autorités, qui permet d’entretenir le mythe d’une armée rouge libératrice et bienveillante. Certains ouvrages brisent cependant la « loi du silence » (Günter de Bruyn) sur les exactions russes, comme le roman Kindheitsmuster de Christa Wolf (1976), mais surtout Tod am Meer (1977) de Werner Heiduczek qui provoque les foudres de l’ambassadeur soviétique Abrassimov. L’ouvrage est tout de même réédité en 1988. En République fédérale d’Allemagne, la publication relativement régulière de témoignages évoquant cet épisode, ainsi que sa présence dans la littérature, par exemple dans Die Blechtrommel de Günter Grass (1959), invite à se demander si cet événement n’est finalement pas plus inaudible que véritablement indicible. On peut en effet se poser la question de savoir si le tabou n’est pas plus conditionné par la réception du récit que par le témoin lui-même, et s’interroger sur sa fonction sociale. Il permet entre autres de masquer ou de légitimer le manque d’intérêt de la société ouest-allemande et des historiens. Dans le cadre d’un retour du discours victimaire dans l’Allemagne contemporaine, les viols de 1945 sont évoqués dans plusieurs romans, par exemple dans Der Verlorene de Hans-Ulrich Treichel (1998), Die Unvollendeten de Reinhard Jirgl (2003), Die Mittagsfrau de Julia Franck (2007) ou dans le roman pour la jeunesse Ein wunderbarer Vater de Gudrun Pausewang (2009). Les modalités du récit ne semblent cependant pas véritablement évoluer par rapport aux témoignages ou aux romans des décennies précédentes : le viol est rarement décrit au premier plan, le récit se fait principalement par le biais du regard des enfants et il est souvent évoqué de manière allusive ou détournée. On retrouve cette même continuité dans la représentation filmique, le viol est filmé à l’arrière-plan ou en hors champ. Quant aux recherches historiques, elles restent en Allemagne réunifiée au point mort, comme le déplore Götz Aly en 2008. On peut donc se demander si la fonction de l’actuel discours autour du tabou transgressé n’est pas de légitimer en partie le retour du discours victimaire.