"Le Premier Cercle" : le Kruzhok de Heidelberg et la nationalisation de la chimie russe

Au cours des années 1860 et 1870, la chimie russe fut secouée par une série de vives polémiques nationalistes, accusant les chimistes allemands de chauvinisme, de partialité, et de piller les découvertes de chimistes russes. Ces attaques, émanant de membres éminents de la Société chimique russe (fon...

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In:URI:https://journals.openedition.org/sdt,
Main Author: Gordin, Michael D.
Format: Article ou chapitre numérique
Language:Français
Published: Sociologie du travail 2019
Subjects:
Online Access:Accès Université d'Orléans et IFPM
Accès Université d'Orléans et IFPM
Description
Summary:Au cours des années 1860 et 1870, la chimie russe fut secouée par une série de vives polémiques nationalistes, accusant les chimistes allemands de chauvinisme, de partialité, et de piller les découvertes de chimistes russes. Ces attaques, émanant de membres éminents de la Société chimique russe (fondée en 1868), furent au cœur de la contribution russe aux thèses les plus anciennes et les plus affirmées selon lesquelles la connaissance scientifique revêtait un caractère national. Le présent article fait remonter les origines de ces controverses à un moment et un lieu précis : l’Heidelberg de la fin des années 1850 et du début des années 1860. Après la cuisante défaite des forces russes durant la guerre de Crimée (1854‑1856), le gouvernement russe se résolut à « moderniser » ses principales institutions de façon à concurrencer plus efficacement ses anciens adversaires. Alexandre II et ses ministres décidèrent ainsi d’envoyer des post-doctorants russes dans les meilleures universités occidentales (pour la plupart dans les États allemands) en espérant qu’à leur retour, ces diplômés réussiraient à ériger en Russie des institutions scientifiques modernes. La présente étude se concentre sur le cas des chimistes, dont la plupart se retrouvèrent à l’Université de Heidelberg (à l’instar de leur plus célèbre représentant, D. I. Mendeleïev, qui s’illustra en 1869 par son système de classification périodique des éléments chimiques). Ces chimistes firent à Heidelberg l’expérience d’une profonde coupure les séparant de leurs homologues allemands, et ils s’isolèrent dans leurs propres milieux – en particulier au sein de l’institution urbaine russe du kruzhok ou « cercle ». Ce kruzhok, formé en réaction à une xénophobie allemande perçue, constitua l’institution sociale majeure à partir de laquelle les Russes – une fois rentrés à Saint-Pétersbourg – parvinrent à fonder une Société chimique russe et à établir les bases d’une organisation académique à l’occidentale. Cette incursion en Europe occidentale ne se traduisit donc pas par une soumission hégémonique aux institutions académiques allemandes, mais bien plus par la renaissance d’une forme culturelle russe, qui s’avéra adaptable aux exigences d’une professionnalisation technique et constitua en même temps le cœur d’un nationalisme germanophobe qui allait imprégner les sciences au cours des décennies suivantes. L’article se conclut par l’analyse de trois styles différents de nationalisme scientifique en chimie : le style représentatif, prônant la préférence à l’emploi dans les institutions publiques en faveur des Russes et contre les Allemands ; le style linguistique, qui concerne la (ou les) langue(s) appropriée(s) pour la science ; et le style internationaliste, grâce auquel les Russes se firent les défenseurs du cosmopolitisme dans les sciences afin de s’en prendre à ce qu’ils percevaient comme du chauvinisme allemand.