Bricolages idéologiques et trajectoires d’engagement

À partir d’une enquête portant sur l’analyse de dossiers socio-judiciaires de 62 mineurs français poursuivis pour des départs vers la Syrie ou des projets d’attentats, cet article propose une sociologie de l’engagement djihadiste attentive aux trajectoires concrètes de radicalisation. La richesse du...

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Veröffentlicht in:URI:https://journals.openedition.org/conflits,
Hauptverfasser: Bonelli, Laurent, Carrié, Fabien
Format: Article ou chapitre numérique
Sprache:Français
Veröffentlicht: Cultures & conflits 2026
Schlagworte:
Online Zugang:Accès Université d'Orléans et IFPM
Accès Université d'Orléans et IFPM
Beschreibung
Zusammenfassung:À partir d’une enquête portant sur l’analyse de dossiers socio-judiciaires de 62 mineurs français poursuivis pour des départs vers la Syrie ou des projets d’attentats, cet article propose une sociologie de l’engagement djihadiste attentive aux trajectoires concrètes de radicalisation. La richesse du matériau judiciaire (messages, échanges en ligne, écoutes téléphoniques, etc.), permet de saisir l’engagement « en train de se faire », dans ses hésitations, ses réversibilités et ses appropriations progressives. Le cadre théorique adopté rompt explicitement avec les approches qui traitent l’idéologie comme une force surplombante s’imposant mécaniquement aux individus. La recherche montre en effet que les discours ne produisent d’effets qu’à la condition de rencontrer des dispositions sociales préalablement constituées. Les jeunes étudiés proviennent majoritairement de familles populaires relativement stables, issues de l’immigration maghrébine, fortement investies dans la réussite scolaire mais insuffisamment armées pour accompagner les transformations des attentes scolaires dans le secondaire supérieur. Le décalage croissant entre les dispositions scolaires incorporées et les exigences plus abstraites et analytiques du lycée produit un rapport contrarié aux savoirs légitimes et favorise la recherche de connaissances alternatives dans des littératures religieuses de salut. L’enquête met alors en évidence le développement d’une « autodidaxie hérétique », c’est-à-dire de dispositions à l’étude retournées contre des savoirs légitimes, scolaires ou religieux. L’apprentissage de schèmes de pensée et d’analyse proposés par le djihadisme permet à la fois de contester les figures d’autorité – parents, enseignants, imams – et de revaloriser des trajectoires vécues comme disqualifiées. Ce processus s’opère au sein de petits groupes de pairs et grâce à l’intervention de « passeurs de sens » djihadistes, actifs en ligne ou à la marge des lieux de culte traditionnels, qui articulent productions idéologiques et expériences ordinaires. Les références doctrinales sont ainsi simplifiées, opérationnalisées et transformées en schèmes pratiques d’interprétation du monde social. L’article montre dès lors que l’engagement djihadiste relève moins d’un endoctrinement univoque que d’un travail progressif d’appropriation de savoirs hétérodoxes permettant à ces adolescents de redéfinir leur position symbolique. Mobilisée dans chaque domaine de leur existence, l’idéologie dorénavant les oblige, transformant leur espace des possibles, au point que le départ vers des zones de guerre ou l’implication dans des projets d’attaques potentiellement létales deviennent des options.