Altérité positive et Altérité négative : Claude Lefort, l’usurpation à l’ombre des révolutions manquées

Claude Lefort est l’un des penseurs majeurs du politique. Nous lui devons plus particulièrement une analyse subtile du totalitarisme où il montre que la représentation d’un corps social, conçu comme unité fantasmée, exige la dénonciation et l’élimination d’ennemis qui, sans être nécessairement des...

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Auteur principal: Corbin, Stéphane
Format: Article ou chapitre numérique
Langue:Français
Publié: 2026
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spelling cairn-RDM1_067_0139RDM1Revue du MAUSS https://shs.cairn.info/revue-du-mauss1-2026-1-page-139?lang=fr https://doi.org/10.3917/rdm1.067.0139 Altérité positive et Altérité négative : Claude Lefort, l’usurpation à l’ombre des révolutions manquées Corbin, Stéphane2026 fre Revue du MAUSS | 67 | 1 | 2026-08-03 | p. 139-168 | 1247-4819 RDM1_06711 Claude Lefort est l’un des penseurs majeurs du politique. Nous lui devons plus particulièrement une analyse subtile du totalitarisme où il montre que la représentation d’un corps social, conçu comme unité fantasmée, exige la dénonciation et l’élimination d’ennemis qui, sans être nécessairement des opposants objectifs au régime, sont désignés comme ces « hommes en trop », structurellement indispensables au maintien de cette altérité négative. Dans le même esprit, Lefort montre bien en quoi les velléités totalitaires constituent l’inversion de ce qui caractérise l’altérité démocratique, qu’il identifie plus particulièrement dans l’expérience renouvelée de relations de confiance et d’amitié ; ce qu’il nomme la chair du social. Cependant, en la réduisant pour l’essentiel à l’expérience immanente de l’intersubjectivité, Lefort semble négliger le fait que seuls des principes inconditionnels de légitimité seraient susceptibles d’instituer et de maintenir une altérité positive impersonnelle et pour cette raison inappropriable. Loin de confirmer une critique radicale du pouvoir incarné, approprié, ce qu’il nomme « le lieu vide » révèle surtout l’ambiguïté de ses théories à propos de la dimension sociale de la légitimité et de l’usurpation. Cette ambiguïté réside pour l’essentiel dans ses atermoiements entre une lecture pragmatiste qui privilégie l’analyse du politique en termes d’expériences immanentes et ses analyses plus anthropologiques qui interrogent bien davantage les conditions fondamentales de la société dans leur inséparable rapport au politique. Claude Lefort is one of the major thinkers of the political. We owe to him in particular a subtle analysis of totalitarianism, in which he shows that the representation of a social body, conceived as a fantasised unity, requires the denunciation and elimination of enemies who, without necessarily being objective opponents of the regime, are designated as those “superfluous men”, structurally indispensable to the maintenance of this negative alterity. In the same spirit, Lefort shows clearly how totalitarian impulses constitute the inversion of what characterises democratic alterity, which he identifies more particularly in the renewed experience of relations of trust and friendship – what he calls the flesh of the social. Yet, by reducing it essentially to the immanent experience of intersubjectivity, Lefort seems to neglect the fact that only unconditional principles of legitimacy would be capable of instituting and sustaining a positive alterity that is impersonal and, for that reason, unappropriable. Far from confirming a radical critique of embodied, appropriated power, what he calls “the empty place” reveals above all the ambiguity of his theories concerning the social dimension of legitimacy and usurpation. This ambiguity lies essentially in his vacillation between a pragmatist reading, which privileges an analysis of the political in terms of immanent experiences, and his more anthropological analyses, which interrogate far more searchingly the fundamental conditions of society in their inseparable relation to the political. Cairn restricted access
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description Claude Lefort est l’un des penseurs majeurs du politique. Nous lui devons plus particulièrement une analyse subtile du totalitarisme où il montre que la représentation d’un corps social, conçu comme unité fantasmée, exige la dénonciation et l’élimination d’ennemis qui, sans être nécessairement des opposants objectifs au régime, sont désignés comme ces « hommes en trop », structurellement indispensables au maintien de cette altérité négative. Dans le même esprit, Lefort montre bien en quoi les velléités totalitaires constituent l’inversion de ce qui caractérise l’altérité démocratique, qu’il identifie plus particulièrement dans l’expérience renouvelée de relations de confiance et d’amitié ; ce qu’il nomme la chair du social. Cependant, en la réduisant pour l’essentiel à l’expérience immanente de l’intersubjectivité, Lefort semble négliger le fait que seuls des principes inconditionnels de légitimité seraient susceptibles d’instituer et de maintenir une altérité positive impersonnelle et pour cette raison inappropriable. Loin de confirmer une critique radicale du pouvoir incarné, approprié, ce qu’il nomme « le lieu vide » révèle surtout l’ambiguïté de ses théories à propos de la dimension sociale de la légitimité et de l’usurpation. Cette ambiguïté réside pour l’essentiel dans ses atermoiements entre une lecture pragmatiste qui privilégie l’analyse du politique en termes d’expériences immanentes et ses analyses plus anthropologiques qui interrogent bien davantage les conditions fondamentales de la société dans leur inséparable rapport au politique.
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