Le continent noir du désir masculin : Colet et Flaubert, encore
Il y a peu d’échanges de lettres qui surprennent le lecteur aussi douloureusement que celui entre Louise Colet et Gustave Flaubert. Rarement, l’espoir qui sommeille au fond de tout lecteur d’une histoire d’amour heureux fut à ce point frustré.Les études de Freud – un des plus grands sceptiques en ma...
Shranjeno v:
| izdano v: | URI:https://journals.openedition.org/flaubert, |
|---|---|
| Glavni avtor: | |
| Format: | Article ou chapitre numérique |
| Jezik: | Français |
| Izdano: |
Flaubert
2010
|
| Teme: | |
| Online dostop: | Accès Université d'Orléans et IFPM Accès Université d'Orléans et IFPM |
| id |
openedition-oai:revues.org:flaubert_968 |
|---|---|
| record_format |
openedition |
| collection |
OpenEdition Journal |
| language |
Français |
| format |
Article ou chapitre numérique |
| building |
0/Bibliothèque numérique/ 1/Bibliothèque numérique/OpenEdition Journals/ |
| topic |
Flaubert Gustave écriture Colet Louise correspondance désir amour mort sexualité fétichisme Flaubert Gustave Colet Louise correspondence desire love sexuality death fetishism |
| spellingShingle |
Flaubert Gustave écriture Colet Louise correspondance désir amour mort sexualité fétichisme Flaubert Gustave Colet Louise correspondence desire love sexuality death fetishism Vinken, Barbara Le continent noir du désir masculin : Colet et Flaubert, encore |
| description |
Il y a peu d’échanges de lettres qui surprennent le lecteur aussi douloureusement que celui entre Louise Colet et Gustave Flaubert. Rarement, l’espoir qui sommeille au fond de tout lecteur d’une histoire d’amour heureux fut à ce point frustré.Les études de Freud – un des plus grands sceptiques en matière d’amour – sur la vie sexuelle éclairent les vicissitudes du désir amoureux masculin. Les Lettres de Flaubert à Colet sont la mise en scène dramatique d’un désir qui suit les complications du scénario fétichiste. L’investissement de l’objet fétiche – les pantoufles, à savoir les pantoufles dans lesquelles est enfoncé un mouchoir de Colet, taché de sang, et dont Flaubert se sert pour se masturber – n’est que le symptôme le plus évident, pour ainsi dire clinique, de cette disposition fétichiste. La masturbation, liée au fétichisme du pied et de la chaussure fut, selon ses lettres, la pratique sexuelle la plus satisfaisante pour Flaubert.Inscrit dans les pantoufles est le drame de la castration, façon enfantine d’interpréter la différence sexuelle. D’un côté, les pantoufles sont ce que l’enfant voit avant de s’apercevoir du manque du pénis maternel. Les pantoufles, fétiche on ne peut plus classique, prennent par un déplacement métonymique la place du phallus maternel, dont l’absence est constatée avec horreur. C’est ce manque qui fait que le garçon réalise la possibilité de la castration. L’objet fétiche est à la fois mémoire de et triomphe sur la castration. Le fétiche de Flaubert porte les marques de la castration : les taches de sang. Elles sont en même temps témoignage de et écran devant la blessure. Rien n’excite Flaubert tant que ces pantoufles, qui sont à la fois déni (Verleugnung) et constat de la castration : le fétichiste, écrit Freud, ne fait pas qu’adorer le fétiche. Souvent la castration est inscrite dans l'objet.Son incapacité d’aimer est formulée par Flaubert d’un côté comme pratique hygiénique ultra-machiste de la « baisade » ou de la « foutrerie » et de l’autre côté dans un discours ascétique, voire monacal, d’une « vie pour l’Art » ou, mieux, d’un Art qui exige une mort à la vie. Ces discours ne sont pourtant qu’écran devant un drame déchirant, qu’il ne veut revivre à aucun prix. Car cela voudrait dire d’être tiraillé encore entre la castration et la perte de l’objet amoureux, conflit qu’il croit avoir résolu une fois pour toute dans ce que l’on appelle traditionnellement sa crise : Flaubert est déjà châtré et mort.C’est dans l’Art qu’il peut à la fois rejouer – et abandonner – ce qu’il ne pouvait préserver dans la vie qu’au prix de l’amour : sa virilité. Flaubert déplace le drame de la castration de l’amour dans l’écriture. Il produit une œuvre, un corpus phallique, dont tout ce qui est féminin – mou, flasque, ruisselant – doit être rigoureusement éliminé. Mais ce corpus informé dans son travail stylistique par le modèle physiologique du sexe masculin, phallique, met en scène une identification désespérée avec celles et ceux mortellement blessés d’amour. Cette blessure d’amour porte souvent des connotations religieuses. Le texte flaubertien n’est donc pas, comme on l’a souvent soutenu, qu’une assertion de sa virilité. Il serait plutôt à la fois mise en scène et triomphe sur le drame de la castration. |
| author |
Vinken, Barbara |
| author_facet |
Vinken, Barbara |
| author_sort |
Vinken, Barbara |
| title |
Le continent noir du désir masculin : Colet et Flaubert, encore |
| title_short |
Le continent noir du désir masculin : Colet et Flaubert, encore |
| title_full |
Le continent noir du désir masculin : Colet et Flaubert, encore |
| title_fullStr |
Le continent noir du désir masculin : Colet et Flaubert, encore |
| title_full_unstemmed |
Le continent noir du désir masculin : Colet et Flaubert, encore |
| title_sort |
le continent noir du désir masculin : colet et flaubert, encore |
| publisher |
Flaubert |
| publishDate |
2010 |
| container_title |
URI:https://journals.openedition.org/flaubert |
| url |
https://ezproxy.univ-orleans.fr/login?url=https://doi.org/10.4000/flaubert.968 https://ezproxy.univ-orleans.fr/login?url=https://journals.openedition.org/flaubert/968 |
| _version_ |
1877294593351876608 |
| spelling |
openedition-oai:revues.org:flaubert_968 https://doi.org/10.4000/flaubert.968 urn:doi:10.4000/flaubert.968 fr https://journals.openedition.org/flaubert/968 2010-09-30T02:00:00Z info:eu-repo/semantics/openAccess article info:eu-repo/semantics/article urn:handle:20.500.13089/gbr4 https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/ Le continent noir du désir masculin : Colet et Flaubert, encore Flaubert Institut des textes & manuscrits modernes (ITEM) info:eu-repo/semantics/reference/issn/1969-6191 URI:https://journals.openedition.org/flaubert Vinken, Barbara Flaubert Gustave écriture Colet Louise correspondance désir amour mort sexualité fétichisme Flaubert Gustave Colet Louise correspondence desire love sexuality death fetishism Il y a peu d’échanges de lettres qui surprennent le lecteur aussi douloureusement que celui entre Louise Colet et Gustave Flaubert. Rarement, l’espoir qui sommeille au fond de tout lecteur d’une histoire d’amour heureux fut à ce point frustré.Les études de Freud – un des plus grands sceptiques en matière d’amour – sur la vie sexuelle éclairent les vicissitudes du désir amoureux masculin. Les Lettres de Flaubert à Colet sont la mise en scène dramatique d’un désir qui suit les complications du scénario fétichiste. L’investissement de l’objet fétiche – les pantoufles, à savoir les pantoufles dans lesquelles est enfoncé un mouchoir de Colet, taché de sang, et dont Flaubert se sert pour se masturber – n’est que le symptôme le plus évident, pour ainsi dire clinique, de cette disposition fétichiste. La masturbation, liée au fétichisme du pied et de la chaussure fut, selon ses lettres, la pratique sexuelle la plus satisfaisante pour Flaubert.Inscrit dans les pantoufles est le drame de la castration, façon enfantine d’interpréter la différence sexuelle. D’un côté, les pantoufles sont ce que l’enfant voit avant de s’apercevoir du manque du pénis maternel. Les pantoufles, fétiche on ne peut plus classique, prennent par un déplacement métonymique la place du phallus maternel, dont l’absence est constatée avec horreur. C’est ce manque qui fait que le garçon réalise la possibilité de la castration. L’objet fétiche est à la fois mémoire de et triomphe sur la castration. Le fétiche de Flaubert porte les marques de la castration : les taches de sang. Elles sont en même temps témoignage de et écran devant la blessure. Rien n’excite Flaubert tant que ces pantoufles, qui sont à la fois déni (Verleugnung) et constat de la castration : le fétichiste, écrit Freud, ne fait pas qu’adorer le fétiche. Souvent la castration est inscrite dans l'objet.Son incapacité d’aimer est formulée par Flaubert d’un côté comme pratique hygiénique ultra-machiste de la « baisade » ou de la « foutrerie » et de l’autre côté dans un discours ascétique, voire monacal, d’une « vie pour l’Art » ou, mieux, d’un Art qui exige une mort à la vie. Ces discours ne sont pourtant qu’écran devant un drame déchirant, qu’il ne veut revivre à aucun prix. Car cela voudrait dire d’être tiraillé encore entre la castration et la perte de l’objet amoureux, conflit qu’il croit avoir résolu une fois pour toute dans ce que l’on appelle traditionnellement sa crise : Flaubert est déjà châtré et mort.C’est dans l’Art qu’il peut à la fois rejouer – et abandonner – ce qu’il ne pouvait préserver dans la vie qu’au prix de l’amour : sa virilité. Flaubert déplace le drame de la castration de l’amour dans l’écriture. Il produit une œuvre, un corpus phallique, dont tout ce qui est féminin – mou, flasque, ruisselant – doit être rigoureusement éliminé. Mais ce corpus informé dans son travail stylistique par le modèle physiologique du sexe masculin, phallique, met en scène une identification désespérée avec celles et ceux mortellement blessés d’amour. Cette blessure d’amour porte souvent des connotations religieuses. Le texte flaubertien n’est donc pas, comme on l’a souvent soutenu, qu’une assertion de sa virilité. Il serait plutôt à la fois mise en scène et triomphe sur le drame de la castration. Few correspondences are as distressingly surprising to the reader as the letters between Louise Colet and Gustave Flaubert. The hope entertained by every reader of a happy love story has rarely been so disappointed. The studies on sexuality by Freud, one of the greatest skeptics on the subject of love, shed light on the vicissitudes of masculine desire. Flaubert’s letters to Colet are the dramatization of a desire conforming to kinks of a fetishist scenario. The fetish is the slippers in which Colet’s bloodstained handkerchief is thrust and then used by Flaubert to masturbate. The investing of this fetish object is only the more evident, you might even say clinical, symptom of this fetishist disposition. According to these letters masturbation, linked to foot and shoe fetishism, was Flaubert’s most satisfying sexual practice. The tragedy of castration is embodied in the slippers, a childish way of interpreting sexual difference. On the one hand the slippers are what the child sees before becoming aware of the absence of the maternal penis. The slippers, a most classic fetish, by a metonymic displacement take the place of the maternal phallus, whose absence is discovered with horror. This lack makes the boy realize the possibility of castration. The fetish object is both memory of and triumph over castration. Flaubert’s fetish bears the mark of castration: the blood stains. They both witness and screen the wound. Nothing excites Flaubert as much as these slippers, which together deny (Verleugnung) and acknowledge castration. As Freud writes, the fetishist does not only adore the fetish. Often castration is inscribed in the object. Flaubert expresses his inability to love on the one hand by his extreme male chauvinistic and hygienic practice of “baisade” or “foutrerie”, and on the other, in a ascetic, even monastic, discourse of “life for Art”, or, even better, of an Art that demands dying to life. Such words are only a screen to hide an agonizing drama which he never wants to experience again. For it would mean being torn once more between castration and loss of the love object. This is a conflict which he believes he resolved once and for all in what has traditionally been called his crisis. Flaubert is already castrated and dead. In Art he can gamble and lose what he could preserve in life only at the cost of love: his virility. Flaubert displaces onto writing the castration of love. He produces a work, a phallic corpus, from which everything feminine – limp, flabby, dripping – must be scrupulously removed. But this corpus, shaped in his stylistic work by the physiological model of the masculine sex, reveals a desperate identification with men and women mortally wounded by love. This love wound often carries religious connotations. Thus, contrary to what has often been claimed, the Flaubertian text is not a assertion of his virility. Rather, it would be both a performance of and a triumph over the castration drama. |